¡ Touriste !

Parallèles

le premier touriste, Pootoogook Kananginak, 1992

Il n'y a pas de touriste que ne hante le désir de «sortir des sentiers battus». D'abord parce qu'il veut faire quelque chose que les autres n'ont jamais fait. Le besoin d'être unique, d'une façon ou d'une autre, augmente au fur et à mesure de la standardisation. Des agents de publicité américains, payés pour être psychologues, ont compris ce trait pathétique de la nature de leurs contemporains. Dans ce qu'on nomme, je ne sais pourquoi, les "meilleures revues" américaines, vous trouvez de pompeuses annonces d'autos, de pardessus, de radios, de papier à lettres, de chocolats, dont le mérite hors ligne est leur "exclusivité". Ce mot-là attire un million d'acheteurs qui chérissent comme un chef-d'oeuvre leur trésor fait en série ; ils en sont fiers — aussi longtemps du moins qu'ils ne rencontrent pas trop d'acheteurs du même produit — d'être les seuls à posséder quelque chose d'«exclusif». Le touriste ressemble au lecteur d'annonces. Il veut, pour son argent, ce que personne n'a eu. Tout le monde a été à Rome, mais peu de gens sont allés à Nepi. Java est bien connue, mais qui a atterri à Ternate ou à Lombok? C'est bien agréable de pouvoir, dans un salon, là-bas, en Occident, se lever et dire avec négligence : «Dernièrement, quand j'étais au centre de la Papouasie...» Ce n'est pourtant pas uniquement le désir de faire quelque chose d'unique qui rend le touriste si anxieux de quitter les "sentiers battus". Ce n'est pas le plaisir anticipé de se vanter de sa performance. Le romantique incorrigible qui est en chacun de nous, croit, avec une foi à toute épreuve, qu'il trouvera hors des sentiers battus quelque chose de bien plus remarquable ; il pense que ce qu'on ne voit qu'avec peine et difficulté est, pour cette raison même, ce qui mérite le plus d'être vu. Tout voyageur poursuit un fantôme qui, perpétuellement, lui échappe ; il espère sans cesse découvrir un nouveau mode de vie qui soit en quelque sorte fondamentalement différent de ceux qui lui sont familiers. Il s'imagine capable, dès qu'il la rencontrera, d'entrer magiquement en contact avec cette existence merveilleuse, de la comprendre et d'y participer. Dans les endroits que tout le monde connaît, sur les sentiers battus, il ne trouve jamais ce qu'il cherche. Sur les sentiers battus, quelle que soit la partie du monde où ils conduisent, les hommes et les femmes vivent de la même façon et nul sésame ouvert ne donner accès à leur sens caché. Mais peut-être hors des sentiers battus, dans les petits coins perdus où les hôtels sont exécrables, où l'on trouve des crapauds dans la salle de bain — peut-être dans les endroits où il n'y a pas d'hôtel du tout, mais seulement des refuges pleins de mille-pattes— peut-être dans les endroits où l'on doit dresser sa tente et emmener des porteurs chargés de provisions et de munitions pour une excursion de quelques semaines — peut-être là où il n'y a que jungle et sangsues, serpents, précipices et vampires, et parfois un Pygmée avec un chalumeau et des flèches empoisonnées... Peut-être... Mais au milieu des crocodiles et des cannibales, le secret vous échappe encore. La vie, là aussi, reste fondamentalement la même. Les hommes et les femmes sont aussi difficiles à connaître. Et même un peu plus, somme toute, car notre connaissance des Pygmées est rudimentaire, et le petit peuple est craintif. C'est par ces méditations que j'apaisai le désir de sortir des sentiers battus que le spectacle de la jungle avait évoqué en moi. Être dévoré par des sangsues pour courir à la poursuite de quelque chose d'aussi désespérément inaccessible que le bout de l'arc-en-ciel, cela en valait-il la peine ? Évidemment non. Et je remerciai le ciel et l'Empire britannique pour le chemin de fer FMS. Mais je continuai à souhaiter voir l'autre côté de cette cloison de verdure. Je continuai à croire, en dépit de mes propres reniements, qu'il y avait de l'autre côté quelque chose de miraculeux et d'extraordinaire. En attendant, le train filait vers Singapour. Un garçon du wagon-restaurant vint avertir que le déjeuner était servi.
Aldous Huxley, le tour du monde d'un septique ~ 1926...