~Le HQM de Pol ou l'attracteur étrange
Ce grand triptyque jaune où s'enkystent des archipels noirs, rudes,
sans concessions:
le noir est le substrat, le fond; il recouvre d'emblée la toile.
Le jaune est l'événement, le témoignage, la forme; le résultat
de l'interaction entre un dedans vierge qui s'ouvre,
s'expose et l'inépuisable manifestation du dehors. Savoir ensuite
si le noir est dessous,
dessus, devant ou derrière, même dehors ou dedans, l'essentiel
est d'avoir fait surgir la question.
C'est une vision fugitive, première, qui vient maculer l'attente
du noir: un surgissement, une irruption, qu'entourent tous les
aléas d'un premier regard. Une forme répertoriée, référencée,
ne peut pas rendre compte d'un hasard aussi fugace. Le trait,
dans un tel tremblement, tente de se définir omme une limite probable;
comme la matière, parfois, n'est approchable que par une courbe
de probabilité, la courbe enveloppe d'un possible assez flou,
et cependant d'une présence incontestable. La peinture, ici, établit
une sorte de pacte entre une conscience pure, rétive, et un monde
trop pressant. D'où cette restitution interrogative qui ne ressemble
à rien de connu: assez proche, en définitive, de ces figures à
cerner une réalité chaotique que les scientifiques nomment, bizarrement,
des attracteurs étranges. Au-delà d'une représentation trop figée,
les formes de Pol Guézennec, comme les attracteurs étranges, sont
des pièges pour une réalité turbulente trop complexe.
Cette comparaison avec la rigueur scientifique éclaire peut-être
le signe fréquent, parfois caché, parfois omni-présent, en forme
de clef, de compas, ou d'observateur réduit à un oeil et deux
immenses jambes: le HQM, ou l'Homme Qui Marche. Référence, bien
sur, mais surtout témoin de la rigueur au centre d'apparents délires,
témoin aussi d'une dualité, d'un regard se regardant regarder,
d'une tension délibérément créée par le peintre pour percevoir
une ébauche de sens dans l'irruption chaotique des mille êtres.
On pense à Beckett, à son Molloy émergeant sous les arbres, rugueux
lui aussi, élémentaire, mais présence incontestée sur fond inextricable.
Une tension délibérée, une polarité (après tout, Pol, il y a des
jeux de mots moins révélateurs), qui permettrait un mode à être
de la conscience intense et, en quelque sorte, hagard. Au sens
originel, qui appelait hagard le faucon rebelle au dressage. L'
être aux aguets, sommé sous tous les fronts, et cependant inentamable
dans sa particularité. Son écartèlement. Se redéfinissant à chaque
moment de manière différente. Au plus juste de la sensation. D'où
la technique du fond noir qui permet la soudaineté d'une marée
de couleur qui progresse sur tout le front, comme une vague rapide
qui contourne les îles, laisse un archipel et couvre le fond.
Une seule couleur, avec ses nuances: la vitesse du flot ne laisse
qu'une sensation. D'où aussi le recours au triptyque, qui rend
compte de ces submersions successives, et des rapides sursauts
d'une vigilance méticuleuse.
La forme: le fond qui vient à la surface. Ou vice-versa ? Devant
ce rébus, on imagine la tension du peintre quand sa main détermine
la transition du jaune au noir, I'importance du lien qui suture
la conscience du dessous avec le monde du dessus: ce trait marque
le surplomb obscur d'une attente intense qui ne veut rien savoir
d'avance, qui veut tout recréer. Cette frange, ce sont des contours
de paupières cillées, clignantes, blessées, protégeant un regard
qui veut rester, contre toutes les évidences, neuf, farouchement
premier.
Charles Madézo Août 1994 |